Artboard 12
Focus On

18.11.2018 - 20H46 par La peau de l’ours

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En quelques pièces évocatrices, comme des vestiges, Abel Jallais et Diego Miguel Mirabella suggèrent l’existence d’une civilisation primordiale dont notre présent serait une uchronie, sorte de champ de fouilles paradoxal. Ce n’est pas un hasard si le médium utilisé est l’argile, matière doublement première, et que la figure humaine en soit absente. N’en subsiste que ce qu’elle laisse derrière elle : des traces matérielles et des questionnements existentiels.

Ce n’est pas un hasard si le médium utilisé est l’argile

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La céramique d’Abel Jallais contient – et c’est son premier usage – dans ses flancs une sorte d’absolue autonomie, chaque pièce tournant sur elle-même, close, métonymie des Hommes et de leur technicité, représentation de l’altérité. Avec sa forme matricielle, nourricière et zoomorphique, la grande jarre incarne une multitude d’usages et de rituels possibles. A ses côtés, partiellement enterrées dans le sable, des céramiques complexes inspirées d’ouvrages d’art sont composées de différents cylindres et pièces s’emboîtant, jeux de formes et d’échelle. Cet ensemble, Ollas,commencé lors d’une résidence en Amérique latine, transforme celui qui le découvre en archéologue exhumant des architectures miniatures. Ni designer, ni purement plasticien, Abel Jallais offre aux objets qu’il crée un nouvel espace des possibles, ludique et poétique, où ses créations se défont de toute fonction.

Abel Jallais
Abel Jallais

Par ses mosaïques, assemblages de centaines de fragments formant un tout sanglé de fer forgé, Diego Miguel Mirabella vient de façon éminemment contemporaine s’emparer et détourner le savoir-faire artisanal des zelliges marocains. Ce travail d’hybridation entre art ornemental et sémantique polyglotte, passe par le verbe, les signes, y compris pour la fabrication des pièces déléguée à un artisan marocain ne possédant aucune langue commune avec l’artiste. Ainsi, quelques mots apparaissent sur le mortier, témoignages de l’« anti-geste » du plasticien s’opposant à celui du conservateur-restaurateur, induisant une distorsion du temps et une belle hésitation sur la provenance et les intentions de la pièce. Tous ses mots se laissent seulement deviner, tendant à se dissimuler dans le motif, allusion visuelle à la culture mauresque. Sur fond d’entrelacs géométriques et d’abstraction, se dessine alors une poétique du langage, renforçant d’autant plus cet ancrage dans la riche et toujours vivace tradition orientaliste – on pense ainsi au livre de Mathias Enard, « Boussole », traitant avec érudition des incessants emprunts croisés entre Orient et Occident. Seule pièce tridimensionnelle, la colonne, forme archétypale, ramène enfin au corps et à l’architecture qui l’abrite.

Diego Miguel Mirabella
Diego Miguel Mirabella

Tous ses mots se laissent seulement deviner, tendant à se dissimuler dans le motif

Savoir-faire et faire-faire se côtoient donc au sein de cette exposition de deux artistes complémentaires. Leurs œuvres apparaissent comme autant de résurgences des traditions céramiques de par le monde en une démarche parallèle de réappropriation véritablement inspirée et pertinente.

Safia Hijos

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