Artboard 12
Focus On

18.01.2019 - 19H33 par La peau de l’ours

Flexible Space

Récemment diplômée des Beaux-Arts de Paris, Alice Nikolaeva possède un vaste vocabulaire formel allié à une grande intrépidité dans l’usage qu’elle fait des matériaux. Ainsi, ses cerceaux acidulés, produits manufacturés qui relèvent davantage des objets non prétentieux de Jessica Stockholder que des objets spécifiques de Donal Judd, sont intégrés au métal découpé et soudé grossièrement pour former ce que la plasticienne appelle ses Playgrounds par lesquels elle affirme pleinement son goût pour le géométrique en proposant ici une guérite, au mur une sculpture déliée comme un propulseur…

Blue Unit
Hula Hoop

Par contraste, les pièces en argile évoquant des morceaux arrachés de tôle ondulée sont d’une grande austérité, simplement marqués par le passage du feu. Les courbes sinusoïdales de ses broken roofs rappellent la fascination de l’artiste pour le cercle et ses variations en jouant de la profonde densité de la terre cuite. Fragments épars, comme emportés par la tempête, ils évoquent un abri qui n’est plus.

Pour littéralement clore le tout, la chaîne métallique disproportionnée, emblème de la propriété privée, fait songer au loquet démesuré de Domenico Veneziano dans son Annonciation ou, plus proche de nous, à Claes Oldenburg.

Purple & Blue Unit

A travers ses pièces, la jeune artiste dissèque les symboles du bâti et les figure dans un langage plastique évoquant un minimalisme légèrement ironique mais restant, surtout, porteur d’une véritable intention. Il faut cependant se garder d’une lecture trop nostalgique d’un temps heureux où l’on jouait au Hula Hoop. Dans la cour de récréation, ce jouet matérialise un espace physique: on pénètre dans le rond et l’espace est privé. Il constitue alors un territoire concret, mobile et manipulable, introduisant physiquement le concept d’espace souple qui se rapproche du système que le philosophe Jürgen Habermas décrit où public et privé sont dans une relation d’interdépendance.

"La jeune artiste dissèque les symboles du bâti et les figure dans un langage..."

C’est précisément cette frontière public/privé qu’Alice Nikolaeva matérialise, qui divise et unit en même temps.  Ses ossatures de plastique et d’acier définissent un espace libre, ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors, et ramènent à la réflexion menée par l’architecte Wim Cuyvers, qui propose un usage informel de l’espace, définissant l’espace public comme espace existentiel, en dehors des normes.

L’intelligence des propositions d’Alice Nikolaeva est donc de donner à voir cette pensée complexe ou tout au moins de la susciter car la question de l’espace est éminemment politique: quelles en sont les limites, qui a la permission d’y accéder, qu’est-il permis d’y faire?

Yellow and Pink Arches
Broken Roof

Il semble qu’être sculpteur aujourd’hui, c’est s’engager à travailler dans l’espace et à propos de ce celui-ci, comme le fait avec justesse Alice Nikolaeva. Il ne s’agit pas là d’une simple illustration politique mais d’un travail de réflexion plus vaste sur l’espace et l’abri. Sa démarche touche du doigt la question de l’utilisation fonctionnelle et antagonique des lieux tels que les parcs en zone urbaine, variant entre le jour et la nuit, le temps étant codé, l’espace étant un ordre.

Safia Hijos