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Focus On

15.09.2017 - 12H51 par La peau de l’ours

Focus On Marian Luft

C’est au petit matin, à bord de notre voiture de location que nous quittons Berlin pour prendre la direction de Leipzig. Le soleil dans les yeux, nous partons rejoindre Marian Luft (1983), dans celle qui fût surnommée « la ville des héros » après la chute du mur de Berlin.

L’atelier de Marian se trouve dans une usine située à quelques kilomètres du centre-ville et c’est autour d’un café préparé sur un Bec Bunsen, entourés de ses dernières créations, que nous faisons sa connaissance.

Arty Leipzig

Arrivé de Berlin il y a 12 ans pour y poursuivre ses études, Marian a découvert à Leipzig une liberté créative qui l’a conduit à s’y installer.

Son studio est situé à deux pas de la Spinnerei, un ancien site de Filature désaffecté, reconverti en un quartier d’art avec de nombreuses galeries, commerces et studios.

Ce que j’aime à Leipzig, c’est qu’en tant que jeune artiste, tu peux à peu près faire tout ce que tu veux sans subir la pression du monde extérieur…

Leipzig accueille en effet de nombreux artistes et est connue pour sa scène artistique vibrante. La ville est une sorte de laboratoire, regorgeant de lieux alternatifs d’où émergent une scène avant-gardiste.

Marian nous raconte que durant la « Leipzig Art Week », la galerie LADEN FUER NICHTS, avec laquelle il travaille, organisait une performance où le public pouvait « louer un artiste ».

Tu pouvais louer un artiste pendant un certain temps durant lequel il devait produire. Son travail était ensuite vendu aux enchères. 

HGB

Marian a suivi son cursus à la HGB (the Leipziger Hochschule für Grafik und Buchkunst) où il a étudié la photographie contemporaine.

 

La HGB est une académie très ouverte d’esprit où j’ai découvert une photographie très conceptuelle et minimaliste

L’académie accueille des professeurs connus mondialement, comme l’artiste Neo Rauch, connu pour être le chef de file de la nouvelle école Leipzig. Marian nous montrera plus tard, au Museum der bildenden Künste, les travaux de l’artiste, accrochés non loin de ses propres œuvres.

Digital Native Artist

Marian trouve sa principale source d’inspiration sur internet où il passe le plus clair de son temps dans son processus de création. Il arpente les réseaux sociaux, les sites de vidéos en ligne et autres plateformes et accumule des milliers d’images, photos, dessins, logos. Marian collecte tous ces symboles de manière quasi obsessionnelle pour ensuite leur rendre vie dans des compositions d’un troublant chaos organisé.

Il peut passer jusqu’à 4 semaines à son bureau à réunir toutes sortes d’images avant de retourner au studio pour faire des tests et contacter ses différents partenaires. Il travaille notamment avec une imprimerie de Leipzig spécialisée dans le Fine Art, qui l’autorise à avoir accès aux machines pendant les nombreux essais nécessaires au résultat final.

C’est une exception car normalement il ne te laisse pas faire des trucs à la con comme ça !

C’est avec beaucoup de précaution que Marian déballe ensuite l’œuvre « No No No (High Five for Low Live » et nous dit, en rigolant:

C’est incroyable tout ce que tu dois faire pour que quelque chose d’aussi laid ne le devienne pas encore plus.

Le résultat est époustouflant, les symboles et dessins se confondent pour provoquer une sorte de confusion mentale. Le sentiment d’être dans un état de fièvre délirante est encore accentuée par la technique d’impression. Les images sont comme imprimées sur une plaque de verglas dont on aurait taillé les côtés en bord tranchant.

Avant de partir en direction du Museum der bildenden Künste pour y découvrir ses deux œuvres qui y sont exposées, Marian nous offre, amusé, une canette de « Marian Luft Monster » qu’il a réalisée à une époque où l’on voyait le logo de la boisson énergisante à peu près partout.

Parce que tu sais, c’est supposé te rendre plus grand…»

Museum der bildenden Künste

C’est toujours en compagnie de l’artiste que nous nous dirigeons vers le Musée des Beaux-Arts de Leipzig où deux de ses œuvres sont exposées.

Nous attaquons directement les étages supérieurs du musée, l’art contemporain côtoie les tableaux de maîtres, et pénétrons dans la salle où l’œuvre de Marian, «Adolescent Fantasies (Meerkat) », est exposée avec le tableau « Der rassende Roland » de l’artiste suisse Arnol Böcklin (1827-1901). Scénographie audacieuse décidée de concert par l’artiste et le Musée. Les deux œuvres, placées à quelques centimètres l’une de l’autre, se regardent du coin de l’œil. L’effet est réussi et les symboles des deux œuvres se font échos à prêt d’un siècle de distance.

Nous terminons notre visite par un moment de communion autour de l’œuvre Tumblr, sorte d’autel de l’ère digitale.

J’ai réalisé cette œuvre à une époque durant laquelle j’étais accros à Tumblr et enregistrais toutes les images PNG que je trouvais.

Cette œuvre est réalisée à partir de 10.000 photos, logos, dessins, symboles, que Marian, dans un état proche de la méditation, assemble à la manière d’une composition. Les jeux de l’éclairage Led, placé à l’arrière, dévoile aux spectateurs les multiples combinaisons de l’œuvre et accentue ce courant ininterrompu d’images.

Tout ce que tu vois sur Internet, Tumblr, Instagram et autres, arrive à te faire oublier tes propres rêves et fantasmes qui sont formatés par l’afflux de belles images et de logos…

Marian Luft agit comme un historien 2.0 et trace une véritable ligne du temps digitale qui servira à la mémoire collective. Plus qu’un nouveau courant artistique, Marian fait partie de cette génération qui modifie les codes du monde de l’art…


Photos: Miriam Klingl