Artboard 12
Focus On

25.02.2018 - 14H31 par La peau de l’ours

Focus On Safia Hijos

Safia Hijos nous conte les grandes et petites histoires de nos sociétés, à travers l’utilisation de la céramique dont l’usage technique est largement approfondi jusqu’à l’émergence d’installations conceptuelles fortes qui restent dans nos mémoires.

C’est notamment le cas avec Un endroit où aller, vaste composition de portraits de personnes disparues, transférés sur des rectangles de porcelaines moulés. La mémoire fragile du sujet photographié, voué à disparaître par la fragilité du papier photographique dans le temps, se retrouve ici solidement capturée dans la pâte blanchâtre en forme de stèle, recomposant sous nos yeux un semblant de cimetière mural, ou devenant la version noble du panneau affichant les portraits des personnes disparues.

Le travail de Safia développe toute une corrélation entre l’importance de la mémoire, de l’empreinte et du temps, avec les contextes dans lesquels ces sujets s’inscrivent. La complexité du corpus de son œuvre est néanmoins épris d’une grande légèreté. Nombreux de ses sujets sont traités avec un trait humoristique, faisant la parfaite liaison entre cette pratique artisanale ancestrale, et les sujets très actuels qui alimentent sa démarche.

Née en France en 1975, Safia découvre la sculpture lors de son adolescence. Et malgré l’académisme de sa pratique de l’époque qui se résumait plus à reproduire des bustes à la manière de Donatello, le coup de foudre était né. Pourtant, une fois le bac en poche, elle tire un trait sur les Beaux-arts, “par peur” nous dit-elle. “J’ai préféré opter pour des études soit disant sérieuses, et qui m’ont plu d’ailleurs. C’était très intéressant. J’ai un côté très académique en fait. L’étude me plaît”.

Après des études de droit et quelques années dans le conseil, elle quitte ce monde pour revenir à sa passion première. “Le monde professionnel, et plus spécifiquement le monde de l’entreprise ne m’ont pas plu.”

C’est d’abord par les cours du soir à Paris qu’elle se remet à la pratique manuelle, avant de poursuivre en Belgique, dans la renommée école de La Cambre. Un changement de carrière bien senti, bien que peu facile :

J’avais la trentaine, je me disais “c’est trop vieux !”. Et c’est d’ailleurs ce que j’aime dans l’esprit belge : l’ouverture ! Ce qui n’est absolument pas possible en France ! Les Beaux-arts c’est terminé si on a 26 ans… Tandis qu’ici on peut continuer d’étudier à tout âge sans être jugé. C’est le côté extrêmement positif de ce pays. Vraiment ! (rire)

Une reconversion réussie. Après s’être régalée pendant ses cinq années à La Cambre, elle ne quittera pas totalement l’école puisqu’elle est y officie depuis un an en tant qu’assistante, partageant pour son plus grand bonheur sa passion :

Je suis seule dans l’atelier. Comme ça je peux rencontrer des gens, échanger, apporter,… Voilà.

Le choix de la céramique s’est imposé tout naturellement, essentiellement par les possibilités qu’offre ce médium concernant le travail de la matière et de la couleur, mais aussi et surtout, pour la longue histoire de cet art lié aux usages. Une plasticité du matériau qui a vite permis à Safia de décliner de nombreux sujets, en partant d’idées, de projets, puisés à travers ses nombreuses lectures et recherches, ou même empruntés à des situations, des contextes qui alimentent les œuvres elles-mêmes.

Prenons par exemple Etant donné une sale histoire. 100m² sont confiés à l’artiste qui investira cet espace en proposant un ensemble de pièces entrant mutuellement en dialogue. Le tout devient supérieur à la somme de ses parties, faisant de cet ensemble une vaste installation explorant le thème du voyeurisme.

Le symbole du carrelage (Cubicle) se démultiplie, nous renvoyant à nos commodités occidentales, espace clos de l’intime et du tabou, de l’hygiène et du dégoût. On retrouve d’ailleurs cette même thématique abordée dans Frise, employant ici le procédé de l’empreinte photographique, décuplé par un choix de monstration murale classique.

En véritable prolongement, et avec un titre hautement significatif, le livre La perspective du trou reprend cette même imagerie, mais en allant plus loin dans l’utilisation même de l’image. Ici, la dimension conceptuelle est portée vers ce jeu de regard : est-ce le trou des toilettes qui regardent son environnement ? Cette question est d’ailleurs amplifiée avec l’installation in situ Cru. Un gigantesque bloc composé de 700 kg de terre crue trône dans la pièce. Ce rectangle imparfait laisse percevoir l’activité manuelle de sa mise en naissance. Au sol se trouve un petit monticule de boulettes de terre, extorquées depuis le gigantesque bloc lui-même, laissant apparaître, au beau milieu de l’une de ses facettes, un trou béant.

Cet orifice que nous regardons semble nous contempler en retour. Clin d’oeil à l’histoire de Georges Bataille, ou encore à Marcel Duchamp ? L’œuvre de Safia Hijos installe un dialogue avec le spectateur, premier connaisseur des images empruntées de l’artiste, puis transformées dans ses œuvres.

Les icônes sociales ou sacrées s’y retrouvent détournées de leurs contextes premiers, puis confrontées à leur représentation même de symbole d’un monde vacillant, toujours un peu au bord de l’effondrement.

Vient alors le questionnement de l’existence même de l’image, de sa métaphore et de sa juxtaposition, sous un spectre bien souvent ironique, avec la grave légèreté de ces sujets abordés de manière détachée.

“Le jeu et la mise en perspective des figures trahissent les failles, les crises. Les pièces empruntent, citent et juxtaposent des objets ou des références classiques comme populaires tant dans leur forme que par leur décor pervertissant leurs sens avec irrévérence. Dans une démarche très marquée par la sémiologie, l’objectif est donc de créer des sculptures signifiantes et narratives.”  écrit l’artiste.

Mettant en œuvre toutes les techniques des arts appliqués au service d’un propos symbolique, ces propositions tissent un récit où la céramique se trouve sans cesse confrontée à son histoire et détournée de ses usages. Les sujets choisis présentent bien souvent un caractère banal voir graveleux mais leur traitement plastique joue de la nuance et parvient même à une certaine douceur.

Que ce soit à travers l’usage d’armes à feu (Something’s gonna happen) ou encore de simple produits ménagers (Sigillaire de – de 50 ans), l’artiste danse telle une équilibriste, arpentant le fil de son médium, reliant la tradition gallo romaine aux outils et sujets de son temps. Cette “lucidité globale” de Marshall McLuhan nous conte les histoires de notre époque, influencée par les cultures d’ici et d’ailleurs, jusqu’à la culture populaire teintée de références japonaises comme la figure d’Astroboy que l’on retrouve déclinée à travers divers travaux (Les Lutteurs, Le Gardien, Le Résistant ou encore Les Gisants).

Face à l’oeuvre de Safia Hijos, nous prenons conscience de notre place de spectateur des temps que nous vivons, dans leur richesse, dans leur gravité, mais aussi dans leur légèreté. N’est-ce d’ailleurs pas là l’une des fonctions communes entre l’Art et les pièces de porcelaine que nous avons pu croiser tout au long de nos existences ?


Photos : Miles Fischler