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Focus On

10.10.2017 - 11H23 par La peau de l’ours

Focus On Tímea Anita Oravecz

C’est dans la cour intérieure d’un centre culturel situé dans le quartier berlinois de Prenzlauer Berg que l’artiste d’origine hongroise Tímea Oravecz nous accueille. Ce centre accueille, en même temps, projets d’intégration pour les migrants et ateliers d’artistes, comme celui de Tímea. Précision qui, comme vous pourrez le lire, n’a rien d’anecdotique.

Découvrir le travail de Tímea Oravecz, c’est être confronté aux contradictions et à l’hypocrisie du modèle européen. L’artiste nous emmène dans un univers où quelques kilomètres entre deux frontières suffisent à radicalement changer les réalités d’un système…

Per aspera ad astra

Née à Budaptest avant la chute du mur de Berlin, le parcours de Tímea est parsemé d’obstacles qui n’ont fait que renforcer sa conviction et enrichir son travail de création. Les œuvres de Tímea sont autant inspirées par le contexte géopolitique que par ses expériences personnelles. Ses créations sont par ailleurs présentées dans de nombreuses expositions internationales au sein d’institutions prestigieuses.

Ce fût le cas pour la performance « Per aspera ad astra stems, 2017 » qu’elle a réalisée durant la deuxième édition du « Festival Of Future Nows » au Hamburger Bahnhof de Berlin. Tímea s’inspire ici des croyances shamaniques présentes dans la culture hongroise, et s’interroge sur la signification des signes astraux utilisés dans de nombreux drapeaux nationaux.

Pour cette performance, l’artiste découpe toutes les étoiles, soleils et lunes de chaque drapeau qu’elle attache à des ballons pour les renvoyer vers le ciel, où ils sont supposés être. Elle libère ces étendards du poids du leur symbolique en les affranchissant de l’absurdité de l’identité nationale.

« Per aspera ad astra » est la suite de la performance off site « Who is the shaman who stole the star » que Tímea avait réalisée en 2010 sur le toit du Czech Center, à New-York. A l’origine du projet, les symbols devaient être découpés avec les spectateurs mais les avocats du Czech Center ont interdit de faire cette performance en présence du public. En effet, aux Etats-Unis, vous pouvez être envoyé en prison pour avoir détruit le drapeau américain. Au Hamburger Bahnhof, elle finit par avoir la permission de couper ces symbols. Les visiteurs pouvaient être présents pendant sa performance et pouvaient même y participer en accrochant les symbols sur un énorme ballon d’helium.

I’m Europe

Au centre de son atelier, la sculpture « Welcome to the EU » invite, mais surtout, avertit le spectateur sur la difficulté et le risque physique de pénétrer sur le sol européen. Les étoiles du drapeau, découpées dans du métal et aussi aiguisé qu’un couteau, délivrent un message incisif en réaction à la crise des migrants dans une Europe prétendument ouverte.

Evidemment en lien avec l’actualité, la thématique prend, avec Tímea, une dimension plus personnelle. Avant que la Hongrie fasse partie de l’Union Européenne, l’artiste était-elle même une migrante et vivait parfois dans une situation entre légale et illégale.

Ce statut et les difficultés qu’il comporte lui ont, entre autres, inspiré la série « Time Lost ». L’artiste brode les nombreux documents et formalités administratives qu’elle a dû remplir lorsqu’elle vivait en Italie en tant qu’étudiante en art originaire d’Europe de l’Est.

Ce travail tourne en dérision l’absurdité et l’incohérence d’un système où l’on perd de nombreux mois, voire années, à remplir des documents inutiles.

Les gens de l’Est ont un humour particulier par rapport aux côtés absurdes de la vie…

Tímea nous rappelle qu’avant que la Hongrie fasse partie de l’Union Européenne, la vie et le sort qui vous étaient réservés pouvaient être complétement différents selon le côté de la frontière où vous naissiez.

Sur quelques kilomètres, le monde pouvait te sembler inaccessible lorsque tu devais tout payer 1000 fois plus cher pour la même chose.

Little Boxes

Nous devions vraisemblablement avoir l’air fatigués lorsque Tímea nous dit :

I don’t want to kill you but let me show you something more!

De son atelier dégage un sentiment d’organisation géométrique fortement accentué par l’alignement de ses « Instant Bag », série qu’elle réalise depuis 2006.

Ces caisses en bois sont remplies d’effets personnels qu’elle a soigneusement collectés et méticuleusement rangés pendant des années. Ses « Instant Bag » fonctionnent comme une boîte à souvenir, alignant des tranches de vie et retraçant son parcours. L’apparente banalité de cette collection d’objets pose un questionnement profond sur l’identité de l’individu. Sans aucun doute une pierre de plus lancée dans le jardin de l’Europe.

Cette utilisation fonctionnelle et méthodique de l’espace se retrouve dans la série des collages « Things…Nr. » inspirée par le roman « Things » de Georges Perec et plus tard aussi, l’installation « L’ombre delle cose » qu’elle a réalisée en 2016 pour la Galerie Wedding, à Berlin. Dans cette superposition de meubles et d’objets domestiques, se trouve une référence au petit appartement d’une cité dortoir en bordure de Budapest où Tímea a grandi. Ces lieux de vie où il était parfois difficile de tout caser et où, ce qui n’était pas utile n’avait pas de raison d’exister. Tímea Oravecz s’en prend ici à la maison, lieu sacré du consumérisme dans lequel nous sommes prisonniers de nos possessions.

Comme quand tu hésites plusieurs fois à déménager pour ne pas avoir à transporter ta machine à laver...

C’est avec une certaine émotion que nous nous quittons après nous être attardés encore quelques instants devant l’installation « Go Elsewhere », inspirée par son ancien professeur et mentor, le célèbre Olafur Eliasson et dont le titre nous dispense de plus d’explications…


Photos : Miriam Kingl