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Focus On

23.02.2019 - 10H59 par La peau de l’ours

PHENOMENA ULTRA

Du fascinant, de l’iridescence, du bioluminescent, parfois troublant, Phenomena Ultra découle de faits naturels. Autour de ces manifesta­tions, Jonathan Bréchignac spécule sur une nature où organique et artifice s’unissent. Son approche rejoue sans cesse cette collision entre les matières synthétiques et « naturelles », comme pour para­siter les habitudes de perception. Tout n’est plus tout à fait ce qu’il paraît être. Si l’environ­nement déborde de vivant et de mouvement, le biomimétisme, (notion démocratisée par Janine Benyus en 1997), en assimile les formes et caractéristiques, charmé par la tentation technologique, l’innova­tion et autres progrès techniques. Dorénavant, les normes vacillent et énoncent une incertitude de la ma­tière et de la forme. Teinté d’ab­surdité et d’une esthétique proche de la science-fiction, le travail de Jonathan Bréchignac investit les désirs et travers de cette course à l’évolution où l’organique et le technologique ont fusionné. L’ambiguïté d’une nature 2.0.

Jonathan Bréchignac - Svalbard Petri
Phenomena Ultra-Exhibition Views

Cette attraction pour l’invrai­semblable réalité, Jonathan Bré­chignac la traduit par des formes au bord du réel. Si les avancées technologiques invitent au renou­vellement et à la transformation de l’environnement, l’incertitude serait de profondément altérer ces phénomènes. La matière semble avoir muté pour délaisser ses propriétés originelles. Déconcertantes, les pierres d’un autre genre (Alien Rocks) et les fragments pseu­do-organiques (Pseudo Eco-System) proches d’une ère nouvelle, ima­ginent une matière minérale et végétale, métamorphosée par des propriétés synthétiques.

« Chaque extrapolation mène vers des formes hybrides et révèle un environnement, où l’activité humaine imprègne la biosphère. »

Un à un, les éléments du corpus de Jonathan Bréchignac émettent des anticipations formelles de cette transformation du monde, pour en examiner la porosité des corps. En somme, une simultanéité du « naturel » et de l’artificiel pous­sée jusqu’à l’indistinction. Chaque alternative, chaque anti­cipation engendre dès lors « des manières de faire des mondes » reprenant la formule de Nelson Goo­dman (1978)².

Jonathan Bréchignac- Zéro Degré Celsius

Un monde à versions multiples émises par l’humain, où créations, descriptions et symboles par le biais de la connaissance génère une vérité propre à une ver­sion du monde. Si les vérités dif­fèrent selon les versions, Goodman précise la nécessité d’opérer des coupes et comblements, des extrac­tions et remplacements, finalement tendre vers une «capacité à laisser échapper virtuellement infinie». Les mondes de fiction sont des mondes possibles puisqu’ils émanent de mondes réels.Pour Goodman «On démarre avec les mondes à dispo­sition». À partir de la forme et de la matière Jonathan Bréchignac suggère sa propre version. Comme si convoquer le fictif dans le pos­sible permettait d’accéder à une vérité autre.

Thin Section
Jonathan Bréchignac-Pseudo-Eco-System

Phenomena Ultra devient un labo­ratoire, où s’élaborent des hypo­thèses sur les manières de faire des mondes. Les faits oscillent entre l’insolite et le crédible, entre le magique et le scienti­fique. Le détour volontairement fictionnel ouvre sur une dimen­sion de constatation du monde déjà à disposition. À la manière de «l’aventure d’une science poussée jusqu’à la merveille ou d’une mer­veille envisagée scientifiquement» formule Maurice Renard, à l’ori­gine du terme « science-fiction » (1909)³. Comme pour interroger une temporalité où l’humain et le non humain, l’organique et l’artificiel se confondent vers d’abondants pos­sibles et autres étrangetés. Autour d’une exacerbation de la matière, toute la matière, pourvu qu’elle imite le réel à venir – avenir.

Fiona Vilmer

Photos : © Andy Simon Studio

  1. Aussi « ère de l’humain », période où l’activité de l’Humain sur la biosphère est assez importante pour marquer la planète. Terme de Paul-Josef Crutzen (fin du XXe siècle) évoquant une nouvelle ère géologique.
  2. GOODMAN, Nelson. Ways of worldmaking. Hackett Publishing, 1978.
  3. RENARD, Maurice, Du roman merveilleux-scientifique et de son action sur l’intelligence du progrès, Le Spectateur, t. I, no 6, octobre 1909, p. 245-261