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Portfolio

Bruno Plantin-Carrenard

C’est chez lui, entouré de sa collection, que Bruno Plantin-Carrenard a décidé de nous recevoir pour nous livrer une interview. Actuellement à la tête d’UGC Belgium, notre hôte aurait pu sortir tout droit d’un Film de Paolo Sorrentino.

Le plus dandy-chic de nos prescripteurs revient sur son parcours et nous présente deux artistes de sa sélection curatoriale.

D’où vous vient cette passion pour l’art ? quel est votre parcours ?

Lorsque j’étais étudiant à la Sorbonne, en Science de l’Art, je suis allé interviewer Sophie Calle, dans son atelier à Montrouge, en proche périphérie parisienne.

En retard, c’est finalement Christian Boltanski qui m’accueilli et m’invite dans son atelier adjacent. Un atelier extraordinairement bien rangé, comme celui d’un retraité passionné de menuiserie. Je n’avais évidemment aucune question particulière à lui poser, impressionné d’être à ses cotés alors que mon sujet portait sur une œuvre performance de Sophie Calle.

Une conversation banale se transforma rapidement en un monologue de Christian Boltanski qui me raconta, pendant une demie heure, quel était son parcours – sans doute en réponse à une question idiote que je lui posât – : il m’expliqua avec moult détails, avoir passé son enfance sur le siège passager de l’auto de son père qui l’emmenait tous les jours, à travers les mêmes rues, au même endroit où stationnait la voiture toute la journée.

Croisant du regard tous les jours la même petite fille aux mêmes horaires sur le même trottoir, il se vit vieillir à travers cette petite fille devenue jeune fille puis femme déambulant sur ce même trottoir.

De conclure que c’était sa plus belle école. J’aurais aimé avoir la même et sans doute l’ai-je eue. Comme tout le monde en fait.

Ma passion pour l’art vient de la littérature :

Les murs étaient tapissés de velours rouge pelucheux. Les couvre-lits étaient de velours rouge. Les chaises étaient de velours rouge. La moquette était de velours rouge. Le lavabo était rouge. Les rideaux étaient rouges. Tous les rouges étaient assortis. Il n’y avait pas un rouge moins rouge qu’un autre, aucun rouge plus rouge que celui d’à côté. Il s’y installa.

Des textes comme ça.

Comment êtes-vous arrivé à la direction de UGC Belgium ?

Une succession de hasards et de rencontres, comme toujours.

Lorsque j’étais aux Beaux-Arts de Reims, Michel Journiac, alors professeur de la théorie de l’art — incroyable quand on y pense —, m’a chuchoté dans l’oreille lors d’un examen que je n’avais rien à faire ici et que je devrais plutôt aller user mes culottes d’étudiants sur les bancs à Saint Charles, fac d’art de Sorbonne Panthéon, Paris I.

Quitter Reims pour Paris au début des années 80 : des grands profs (Paul-Armand Gette, Côme Mosta Heirt, Michel Covin, Jean-Michel Palmier, etc…), Le Palace, Templon et Lambert, les bistrots, la lumière la nuit, Beaubourg, la bibliothèque de Beaubourg, la collection permanente de Beaubourg et toujours Montparnasse.

A Montparnasse, devenu définitivement mon quartier, un job d’étudiant à UGC Montparnasse. Autre rencontre, un des fondateurs de UGC, René Verrecchia. Alors que je me destinais à devenir curateur, directeur de musée ou autres métiers du genre, je commence au milieu de ma thèse sur « Georges Bataille et le rire dans l’art » à m’interroger.

Un métier m’était déjà proposé, directeur de cinéma. Tout m’y a plu. Je suis monté dans la Jaguar de mon patron et y ait signé mon contrat. Fini les profs, mais tout Paris, nocturne de préférence (ce métier est voluptueusement décalé dans ses horaires), m’y était encore plus accessible.

 

L’UGC Art Box à Bruxelles est alors une synthèse de cette histoire ?

Jeune, j’avais été fasciné par un « shooting » d’une modèle dans Lui. J’aimais autant Lui qu’Artpress — et aujourd’hui ni l’un ni l’autre, mais c’est une autre histoire —. Elle posait dans le loft de Ghislain Mollet-Vieville, marchand d’art discrètement installé dans un loft près de Beaubourg, chez qui nous allions sur rendez-vous admirer ses accrochages « minimal art » américain.

Le modèle parcourait, nue, dans le décor aseptisé et sans meuble du loft dans lequel des Carl André et autres Walter de Maria ou Joseph Kosuth trônaient.

Le plus étrange dans le magazine était non pas les courbes sensuelles du top model, ni les œuvres présentent lors du shooting pas plus que le loft qui m’était familier, mais les textes en légende des photographies. Tellement loin de tout et donc tellement proche d’une vérité.  « If it’s art, it’s sexy » pour parodier Frank Stella.

J’essaie de retrouver et faire partager ce genre de surprise révélatrice.

Dans ce local, rue de Stassart, qui hébergeait un ressemeleur, il nous fallait soit le relouer, soit en faire « quelque chose » d’autre qu’une vitrine abandonnée aux sorteurs avinés de la boîte de nuit d’en face.

La première solution était indécente, la seconde allait de soi, tant l’histoire d’UGC Belgium est liée à l’art contemporain : inauguration notamment de UGC de Brouckère avec Yahnn Kersalé, le plus grand Guy Peellaert, exposé en permanence dans ce même cinéma, etc… sont un marqueur qui caractérise entre autres l’intérêt que l’entreprise porte pour les articles contemporains.

 

 

L’évidence apparut ; Un espace, Un artiste, une œuvre, un mois.

Mais la ligne éditoriale, quelle est-elle ?

Nous avons commencé avec une exposition de David Lynch : une photographie tirée d’une commande faite par la Maison de la Photographie, à Paris. Pour certains, il y avait une évidence : l’art ayant peu ou prou un rapport au cinéma. Et bien non. C’est aussi trompe l’œil que David Lynch : quand il est photographe ou dessinateur, il n’est pas cinéaste !

 

Il y a deux aspects de la révolution française : L’épique et le domestique, la guillotine et la théière.

Cette phrase détachée de Ian Hamilton Finlay m’a toujours séduite sans que j’en comprenne réellement son sens jusqu’à une réflexion faite sur l’extravagante opposition de style qui existe entre des artistes importants pour moi comme Jean-Michel Basquiat et Sol Lewitt ou Georg Bazelitz et Daniel Buren, Cy Twombly et Frank Stella ou encore Arnaud Kool et Fabrice Hermans que nous avons eu l’avantage d’exposer.

A quoi sert l’art ?

Précisément à rien, en pure perte et c’est bien pour cette raison qu’il est indispensable, de plus en plus indispensable.


Photos : Miles Fischler

La sélection curtoriale de Bruno Plantin-Carrenard