Artboard 12
Focus On

22.06.2018 - 14H49 par La peau de l’ours

Rencontre nocturne avec Aubry Daerden

Rumination du soir, mercredi

«Chère P.,

Enfin ! Le crépuscule a jeté son dernier rayon dans la morne ruelle. Une heure du matin. Un double-tour à la porte creusera plus profond encore les douves qui me séparent désormais des dictats de la Ville. La nuit s’annonce sombre et étoilée, comme notre histoire. Des cigarettes abandonnées brûlent doucement, comme nous, dans l’obscurité, sans se consumer. Je n’ai que quelques heures pour ne plus souffrir que par moi-même. La journée n’a finalement été que solitude peuplée. N’y vois aucun aveu d’affliction. Au contraire, le silence de la nuit sera propice à l’enivrement aux sources qui m’inspirent. Tu sais que rien ne s’y oppose.

Aubry Daerden

Avec la pleine lune, le ciel semble s’être dégagé. L’astre rayonne sur les onomatopées de Cadine Navarro dont je suis égoïstement devenu propriétaire la semaine dernière. Ces œuvres mêlent à mon âme trouble une sérénité d’enfant. Hypnotiques, elles me téléportent dans un tourbillon ivoire parmi les bouleaux du jardin de mon enfance, où nous nous ébattions, charmants, de la sérénité luisant sur les fronts. La Vie n’était qu’espérance, la Joie qu’ignorance. La Vérité était dans nos cris joyeux. Lorsque La peau de l’ours m’a fait découvrir ces tableaux, je ne concevais pourtant guère un type de Beauté où il n’y ait du Malheur. Tu verras – ces deux fenêtres ouvertes font traverser le Temps et l’Espace dans une gaieté curieusement esthétique. J’ai hâte de savoir vers quels oiseaux envolés ils t’emmèneront. En attendant, les passants peuvent les contempler de la rue, car, à l’instar de la rose, la bouteille et la poignée de main de Brassens, c’est une des pires perversions qui soient que de garder une œuvre par-devers soi.

Ouah-Uhm by Cadine Navarro

L’autre soir, j’ai refusé d’aller boire le champagne de R. pour dîner avec nos amis T. et L. La curatrice E. nous a rejoints. Sans présentation formelle, laisse-moi t’en dire un peu plus sur leur remarquable projet, même s’ils t’en parleront mieux que je pourrais le faire. Ils ont réuni des artistes suffisamment différents pour avancer ensemble, sous la bannière tout aussi antithétique du Mix & Match. Je trouve  bien-sûr inconséquent de cantonner le Mix & Match à une simple coquetterie vestimentaire, une tendance déco ou même une exposition d’art, indépendamment de la philosophie qu’ils matérialisent. Il y a une vraie pensée dandy derrière cet aphorisme, qui appelle un peu de « rumination » intellectuelle.

Exposition Mix and Match

Si l’art doit être noble, que cela soit d’une noblesse frivole et non d’une noblesse de cour.

Il faut y voir l’expression d’une identité paradoxale, d’un attribut de l’esprit, avec pour seule valeur directrice le Beau, en remplacement du Bien. C’est alors que la singulière plurivalence qui en émerge sera de l’ordre de la mystique des sens. Là où d’autres amuseurs de galerie en feraient probablement une exposition d’art pur, de singeries ou de tours de passe-passe, cette collaboration, aussi dionysiaque qu’apollonienne, rassemble tout le talent, la passion, la justesse, la grandeur, l’intelligence, la poésie et la sensibilité pour sublimer les œuvres sélectionnées dans un dialogue artistique où chacune d’elles donnera le jour (et la nuit) à l’autre. Avec Mix & Match, La peau de l’ours continue à évoluer comme un camion sans frein, enfonçant les codes et le traditionalisme d’un marché tantôt poussiéreux à certains égards. Si l’art doit être noble, que cela soit d’une noblesse frivole et non d’une noblesse de cour. J’ai le sentiment qu’ils partagent cette vision.J’ai hâte d’échanger avec toi et aussi ceux qui n’auront pas manqué de cette audace qui devrait les pousser à visiter la Galerie Rivoli.L’art est un lieu de rencontre, avec soi-même et les autres.

J’ai passé la soirée de lundi au jardin avec H. La nuit est tombée vite mais pas le plaisir simple de bavarder sans effort. Il m’a demandé si les œuvres se vendaient bien. N’ayant aucune idée, je lui ai répondu qu’elles se vendaient extrêmement bien, pourvu maintenant qu’elles s’achètent ! Il se fait tard, je ne voudrais pas manquer les promesses de l’aube dans une matinée ensommeillée. Je t’écrirai après avoir dormi, sans quoi tu vas croire encore que je suis devenu fou ! Soit, n’étant sain ni de corps ni d’esprit, je t’embrasse fort.

Avec tout mon Amour,

N.»

Aubry Daerden

 


Photos: Angélique Legeleux