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Focus On

27.11.2021 - 16H43 par La peau de l’ours

Ringkomposition

La peinture d’Elio Ticca mêle passé et présent, sacré et profane, créant de nouvelles variations de styles

et de contenus.

L’artiste utilise des motifs reconnaissables, qu’il manipule et réadapte, pour élaborer des oeuvres

énigmatiques qui échappent à la logique du spectateur, laissant le soin à notre imagination de les interpréter.

Dans l’oeuvre de Ticca, les références à la peinture surréaliste sont d’une importance cruciale. L’image trompe notre regard, ce qui parait en principe normal, mais il est peu à peu inversé et altéré jusqu’à ce que nous nous retrouvions dans une dimension onirique, engendrée par le rêve et l’inconscient.

À l’occasion de l’exposition Ringkomposition à la galerie La peau de l’ours, Elio Ticca présente une nouvelle série de peintures, réalisées entre 2020 et 2021, et plusieurs oeuvres produites entre 2017 et 2021. C’est, à ce jour, l’exposition personnelle la plus importante de l’artiste en Belgique. Ces pièces font référence et sont en même temps un hommage aux lieux chers à l’artiste, qu’ils soient personnels ou célèbres, imaginaires ou réels. À travers ces peintures précisément rattachées à la réalité, on voit émerger la ville de Bruxelles, où l’artiste vit et travaille actuellement, laquelle se pose comme l’une des principales sources d’inspiration de cette exposition. Bruxelles, la ville du surréalisme, de l’Art nouveau, de Magritte, avec ses maisons de maître et leurs formes sinueuses et élégantes, qui dissimulent souvent un passé maçonnique et ésotérique.

Le rêve est également au coeur de cette série, plus particulièrement la réalité tangible du rêve. On fait tous des rêves et, une fois réveillés, on s’en rappelle plus ou moins. Quoi qu’il en soit, cette expérience reste pleinement subjective, ambiguë, partielle, opaque. C’est une expérience qui, plus ou moins fantasmée, plus ou moins crédible, associe le sacré au profane, la magie au réel : c’est la manifestation d’un « ailleurs » en quoi croire ou dont il faut se méfier. Le songe comme la mince frontière entre le rationnel et un ailleurs où les lois de la raison, de la perspective et du temps cessent d’avoir cours. Le songe comme la manifestation inconsciente du désir, de cette réalité enfouie en nous qui se nourrit de pensées ignorées des autres. Cette réalité imaginaire est un espace privé et en même temps un espace mental que l’on se crée pour soi.

Dans les tableaux de Ticca, ces lieux métaphysiques et oniriques côtoient des lieux réels qui font souvent partie de la vie de l’artiste, comme les vues de l’église royale Sainte-Marie ou la Villa Empain à Bruxelles. Les oeuvres intègrent des éléments surréalistes dans leur composition et reflètent, tel un miroir, l’inconscient de l’artiste. D’autres peintures reprennent, quant à elles, le thème classique de la nature morte. Ainsi, nous retrouvons dans ces toiles les images de notre quotidien, de notre vie domestique, au milieu de ces lieux exotiques, oniriques, métaphysiques.

Le propre du rêve c’est aussi la coexistence du début et de la fin, du passé et du présent. La fin du rêve coïncide avec notre réveil et la fin du jour se confond avec le début de l’endormissement, et ce cycle se répète chaque jour. En réalité, le rêve n’est que la fin momentanée ou la suspension du « rationnel » permettant d’entrer dans notre inconscient. Comme l’a expliqué Nietzsche dans Naissance de la tragédie, c’est le passage entre l’apollinien, ou le règne de l’ordre et de la raison, et le dionysiaque, ou le règne du chaos, du désir et de l’ivresse.

Toujours selon Nietzsche, ce caractère cyclique s’étend et s’applique à toute l’existence. Cet éternel retour, sur lequel s’étend le philosophe allemand dans son ouvrage emblématique Ainsi parlait Zarathoustra, est une théorie philosophique qui correspond au concept du temps cyclique, selon lequel l’univers naît et meurt sans cesse, sur la base de cycles temporels fixes et nécessaires, répétant à l’infini la même course, tout en restant toujours fidèle à lui-même. C’est lors d’une promenade que Nietzsche fut frappé par l’image de l’éternel retour : compte tenu du fait que le monde est composé d’un nombre infini d’éléments, et que ces éléments ne se créent pas et ne se détruisent pas, alors ils devraient, de manière semblable, se regrouper un nombre infini de fois.

En intitulant son exposition Ringkomposition, Ticca suggère cette inspiration nietzschéenne de l’éternel retour. La ringkomposition est en même temps une théorie rhétorique, caractéristique de la tradition orale de la Grèce antique, où les phrases et les figures rhétoriques se répètent dans le texte, selon une structure en miroir (A-B-B-A), ou en anneau. Dans un texte organisé de la sorte, la fin du discours peut, par exemple, reprendre un topos énoncé au début.

On retrouve ainsi ce genre de répétitions d’éléments clés dans les peintures de Ticca. L’exposition se

veut une narration où les différents éléments perdent leur importance individuelle pour devenir dans leur ensemble la métaphore d’une altérité sans un ordre ou une fin déterminée. Et à la fois, les lieux et les objets représentés restent comme suspendus dans un « non-temps », où le passé et le présent, le rêve et la réalité coexistent et s’enchaînent.

Ainsi, le travail d’Elio Ticca explore la dichotomie de notre quotidien et une compénétration imaginaire entre rêve et éveil, qui relève davantage de l’ordre du rêve et de l’irrationnel que de la réalité telle que nous la connaissons.

Le rêve, l’onirisme et l’inconscient sont, ici, célébrés comme l’unique espace où nous pouvons encore trouver cette liberté d’être simplement nous-mêmes et, en même temps, « autre ».

Giulia Blasig