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Focus On

22.01.2020 - 16H39 par La peau de l’ours

RUN, BABY, RUN

Un soir glacial de décembre, après avoir étouffé une furieuse colère sur un hors-série spécial mercato d’hiver, alors que je méditais las et essoufflé sur un ouvrage de la doctrine dite du GTD – « Getting Things Done » que l’on peut traduire par « passer à l’action » – je fermais mon cerveau, le gosier rincé par les deux bouteilles de champagne avalées en kir royale. Ah ! Je me souviens distinctement de l’infamie qui régnait ce soir-là. La ville brûlait d’un chaos étincelant de milles bouffonneries officielles, grouillant d’une gaieté imbécile faite pour troubler la quiétude du solitaire le plus fort. Sur le minuit lugubre, l’explosion de la nouvelle année battait son plein. Je désirais déjà le matin.

En vain, je m’étais efforcé de tirer de mes lectures un sursis à la tristesse pour mon Aline perdue – une adorable chatte Donskoy, si bien nommée, l’honneur de sa race, élue par trois fois le plus beau félin de l’oblast de Léningrad. Aline n’avait pourtant pas toujours été l’être céleste triplement médaillé dont tous s’accordent encore sur les talents inégalés. La première fois que je l’ai vue – un soir polaire de réveillon sorti acheter mon champagne et quelques écrevisses – elle m’était apparue laide à donner une indigestion; un de ces chats-parias maigres à geler sur place. Mais, derrière la répugnante patine de la misère qui dissimulait ses coquetteries, mon œil connaisseur y avait décelé une championne toute catégorie.

Aline n’avait pourtant pas toujours été l’être céleste triplement médaillé dont tous s’accordent encore sur les talents inégalés.

J’ai démuselé une troisième bouteille de champagne pour la déverser avec quelques sanglots dans une des soucoupes en verroterie remportées par la chatte. Je pataugeais sans brassard en pleine débauche légale. C’est en portant le calice à ma bouche que le miracle s’est produit : « Si moi aussi, je pouvais fouler la première marche du podium ? Si je pouvais brandir la coupe devant une foule adulatrice ? ». Sacristi, ce que j’avançais ici était vrai. Je connaissais la méthode et il n’y a rien au dessus de la méthode. De Guillaume d’Orange à Richard Branson, j’avais tout lu. Des trois volumes de « L’ADN des gagnants », en passant par « L’art de la guerre », « Les vertus de l’échec » ou « En avant toute », j’avais tout lu. D’ailleurs, Aline aussi n’était pas bien née, avant de mourir en héros.

Ce matin encore, je rôdais dans les rues de Saint-Pétersbourg attendant la providence de Noël. Voilà que cette nuit, je pouvais être Michael Jordan, Usain Bolt, le roi Pelé, Ayrton Senna. J’étais un gladiateur thrace mettant en transe toutes les femmes de Pompéi. J’étais le plus grand mangeur de caviar noir de Moscou. Chacune de mes victoires était couronnée d’un trophée magnifique, dans la coupe duquel je buvais mon champagne jusqu’à perdre la vue !

Ô Aline, il me faut retourner sur les lieux de nos triomphes passés ; ces arènes où tu filais d’une vitesse sans égale – une épée d’un métal acéré ! Comme pour apaiser les battements de mon cœur, je m’étais redressé dans la nuit en hurlant par trois fois « Run, Baby, Run ». Et de l’écho qui roulait ma triste oraison au fond de la coupe, en y collant bien l’oreille, j’ai cru entendre, ma championne, ton miaulement qui faiblement, du séjour des âmes qui furent jadis acclamées, répondait encore à ces notes si chères.

Aubry Daerden

©pictures Julia Sheleova