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Focus On

18.05.2019 - 15H15 par La peau de l’ours

Safia Hijos — “ Will dich im Traum nicht stören”* — Céramiques

(Je ne veux pas troubler ton rêveI will not disturb you in your dream)

Nous sommes dans la galerie La peau de l’ours où Safia Hijos invite à entrer dans un singulier « Jardin d’hiver » en grès (stoneware). Des cascades et des bouquets de feuillages aux murs, des « Tulipiers » garnis de fleurs naturelles posées sur des socles. Ma foi, une galerie-jardin d’hiver pour ce printemps. Safia Hijos se serait-elle prise d’engouement pour le végétal afin d’en parer nos salons ?

Series "Tulipier du dragon"

Le goût pour les plantes vertes d’intérieur a été essentiellement introduit dans le courant du XIXesiècle, au moment de l’essor de la Révolution industrielle, du développement de l’architecture des serres et l’amélioration des techniques de chauffage. Dans le salon bourgeois, la plante d’intérieur exotique a perdu ses qualités fonctionnelles et rejoint les objets décoratifs en tant qu’expression du statut social et du soi. C’est l’époque rêveuse de l’éclectisme, c’est le temps où la nouvelle société se meuble de rêve (gothique, chinois, persan, Renaissance). C’est le temps où le regard se perd dans le miroitement des glaces et des psychés, où le gaz brillait dans des globes semblables à des lunes opalescentes.

"C’est l’époque rêveuse de l’éclectisme, c’est le temps où la nouvelle société se meuble de rêve"

Chacun ici ne rêve que d’un bonheur soudain. Safia Hijos nous invite-t-elle à faire retour sur l’énigme de l’intérieur, espace de nos expériences existentielles ? À y déchiffrer les contours de l’âme plus que ceux des choses ? Ces tombés de verdure, ces tulipiers fleuris, la céramiste les a couverts d’émaux superposés à base de plomb (toxique à l’application) qui parent cependant les grès de coloris vernissés verts et jaunes à nuls autres pareils. Et à y regarder de plus près, il y a dans l’ensemble quelque chose d’excessif, dans la complication des formes et la déclinaison des tons olive-émeraude, qui force le goût et le met à mal. Une sorte d’ivresse inquiète. À quel banquet ou scène primitive Safia nous convie-t-elle ? Aux noces du minéral, des corps et du végétal, trois états du monde, trois formes d’étant qui peuvent se mesurer, ont leur terme, qui cependant échappent à toute mesure et tout terme.

Series "supernature"
Series "supernature"

Visiteurs, nous sommes autant de parties du jardin d’hiver, nous y sommes entrés, nous y déambulons et nous en sortirons bientôt, comme nous sommes entrés dans la vie pour en sortir tout aussi fortuitement. « Supernature, supernature, supernature » chantait un certain Ceronne en 1977. De même chantent les fleurs jaillissantes des tulipiers, de même leur répondent en écho guirlandes et bouquets aux feuilles minéralisées. Nous passons comme une ombre au milieu de vaines fantaisies et de vains simulacres. Jardin d’hiver, dites-vous ? Ne serions-nous pas égarés au mieux dans la boutique d’un funérarium ?

« Je ne sais pas ce que c'est, mais néanmoins ce n'est pas cela. » (Bossuet)

Alain van der Hofstadt, historien de l’art — Saint-Gilles, avril 2019.

*Wilhelm Müller (1794-1827), “Gute Nacht“, Winterreise— mis en musique en 1827 par Franz Schubert (1797-1828) : cycle de vingt-quatre Lieder pour piano et voix.

Series "supernature"
Series "Tulipier du dragon"